Le lundi 2 janvier 2012, Mathieu Beauséjour animait la dernière édition des Éboueurs du rock, sur les ondes de CISM. Après 14 ans de radio, l’homme de 34 ans quitte le micro pour réorienter ses passions. Pour souligner l’occasion, mais aussi pour en apprendre plus sur le personnage, je me suis attablé avec lui dans un café, pour qu’il me raconte son histoire. Rencontre avec un grand fan de la scène locale et un éternel mélomane.
La genèse
Marc-André Labonté: Ok, je pense que tout le monde le sait, tu aimes le rock, tu manges du son. Mais à la base, au commencement, qu’est-ce qui t’a amené vers la musique? Ton premier contact marquant?
Mathieu Beauséjour: Mon père, comme pas mal tous les baby-boomers, était un « sale » fan des Beatles. Il avait une grosse collection de vinyles… Je devais avoir trois ou quatre ans, je fouillais dans ses disques et je suis tombé sur Magical mystery tour. J’ai mis ça sur la table tournante et ça a changé ma vie!
À Télé-Métropole [TVA], en 1984, il y avait aussi une émission de vidéoclips, avant Much, entre minuit et 6h du matin. C’était La grande nuit vidéo. Je regardais les premiers clips de Michael Jackson, Van Halen, Duran Duran et Weird Al Yankovic! C’était vraiment le début, MTV avait juste deux ans.
Quand j’étais ado, mon père, qui s’occupait du RadioShack de mon village, Saint-Michel-des-Saints, m’a confié la gestion de la section de disques du magasin. Ma mère, elle, supervisait le kiosque de journaux et de magazines. Je commandais toutes les revues de musique que je pouvais, je lisais tout ce qui me tombait sous la main et je faisais venir tous les disques « underground » qui m’attiraient. À Saint-Michel, personne n’écoutait vraiment de musique. Tout le monde aimait Metallica et Megadeth, mais, moi, je m’en foutais! Je découvrais Dinosaur Jr, Sonic Youth et Nirvana. Je tripais!
M.-A. L. : Ok, mais… pourquoi le punk, le rock et le garage tout particulièrement?
M. B. : C’est bizarre, dans le fond, parce que, au départ, ce qui m’a vraiment fait accrocher sur le milieu « underground » de la musique, c’est le hip hop! Je capotais sur les Beastie Boys, c’est certain. Mais il y avait aussi A Tribe Called Quest, De La Soul et Public Enemy. Ces gars là faisaient ce qu’ils voulaient et c’était super. Pourtant, quand le rap a commencé à avoir un gros succès commercial dans les années 1990, le son a changé et j’ai décroché. Je me suis rabattu sur le punk et le garage, parce que c’était ça qui restait vrai, à mes yeux.
Au début des Éboueurs, on faisait jouer du hip hop en ondes. C’est Étienne Roy, alors directeur musical de CISM, qui nous a demandé de se limiter au rock, à cause du nom de l’émission et aussi parce que, le lundi, avec Rock thérapie, était la soirée rock de la station. On a même fait un sondage auprès de nos auditeurs, à l’époque, pour leur demander s’ils voulaient encore entendre du rap aux Éboueurs du rock! Ils ont dit non!

Deux punks à Saint-Michel
M.-A. L. : Comment est-ce que ta passion t’a menée vers la radio et la scène locale?
M. B. : Au secondaire, j’avais un ami, Jean-François David, qui faisais la navette entre Montréal et Saint-Michel-des-Saints à chaque semaine. Il avait des contacts à Montréal et il revenait souvent avec des démos cassette de groupes locaux. Il est arrivé, un jour, avec le premier enregistrement de GrimSkunk, Autumn flowers, et Clown heaven and hell de Me Mom & Morgentaler! On n’en revenait pas! Il se passait vraiment quelque chose dans la scène locale et on était bien les deux seuls personnes à s’en préoccuper à Saint-Michel.
C’est aussi Jean-François qui m’a fait découvrir CISM. Il est revenu de Montréal en me disant qu’il avait entendu « Christ d’ostie d’tabarnak« , des Flokons Givrés, à la radio! J’ai dit: « Wow! Des sacres à la radio, ça, ça me parle! » Je me suis mis à syntoniser le 89,3 FM avec ma blonde de l’époque, à rêver de faire de la radio à CISM pour faire jouer de la bonne musique.
M.-A. L. : D’où ton arrivée à CISM, il y a 14 ans?
M. B. : Pas vraiment! Quand je suis venu en ville pour étudier, j’ai déposé des projets à CISM, mais ils n’ont pas été acceptés. J’ai finalement pu entrer sur les ondes du 89,3 FM en 1998, en tant que chroniqueur à Pir@te et libre [maintenant chez CKUT] et j’ai ensuite animé Ondes libertaires jusqu’en 2000, quand Olivier Lalande, directeur du comité musical de l’époque, m’a renvoyé. J’ai fait un détour par Choq.fm en 2002, avant de revenir à CISM avec la première mouture des Éboueurs du rock, en 2003.
La grosse affaire
M.-A. L. : Tu as pu, au fil des ans, te construire toute une réputation avec Les Éboueurs du rock!
M. B. : C’est certain! Depuis que j’ai arrêté, mon téléphone n’arrête plus de sonner. On m’offre des contrats de DJ, on me remercie… Je n’imaginais pas recevoir autant de reconnaissance! En même temps, beaucoup de groupes sont déçus que ça prenne fin. Ils étaient nombreux à faire parler d’eux grâce à l’émission.
M.-A. L. : Oui, mais, même si tu as fait vivre le « show » en solo pendant plusieurs années, il n’y a pas eu qu’un seul éboueur du rock…
M. B. : Mets-en! Une émission de deux heures, seul, me demandait d’écouter une soixantaine d’albums par semaine. J’aimais quand même ça, mais la motivation s’envolait plus vite. En 2003, quand on a commencé, j’étais avec mon frère, Philippe (Phil Console, Il Danse Avec Les Genoux), Nicolas Boutin et Hans Poirier. Chacun y allait de son style musical de prédilection et on voulait faire une sélection musicale démocratique; que les quatre animateurs approuvent les chansons. C’était difficile… Nicolas aimait l’indie rock et Hans se vouait au ska et à la musique oi. Ils sont tous partis, l’un après l’autre et je me suis retrouvé tout seul.
En 2007, j’animais aussi la grande traversée du jeudi, Art trash et mauvais goût, avec ma copine de l’époque, Fanny Savoie. L’émission a été fusionnée aux Éboueurs du rock par Guillaume Vincenot, alors directeur de la programmation. Fanny a donc rejoint le « show » et, avec Vincent Couture (P/DO P/DRO) et Kevin Tremblay (Vautours) on était quatre à nouveau!
Mais ils sont tous partis, eux aussi! Mon frère est revenu à ma demande. Je me souviens qu’en 2010, après une entrevue avec The Peelies qui s’était super bien déroulée, on s’est regardé, Philippe et moi et on s’est dit que c’était peut-être le moment d’arrêter, avant que l’émission ne soit plus bonne… J’ai quand même continué à jongler avec l’idée, en solo, pendant deux autres années!
M.-A. L. : Mais ça fait quand même presque dix ans que tu couvres le même milieu! La scène locale est-elle encore la même depuis tout ce temps? Tu as vu ça changer sans perdre ta motivation?
M. B. : J’ai arrêté AVANT de perdre le feu sacré! Je l’ai encore, mais je pense avoir fait le tour des possibilités radio. C’est vrai que tout a changé. Même si on abordait le rock garage et obscur à l’international, je me suis toujours fait le porte-parole de la scène locale. Après toutes ces années, les musiciens du milieu sont presque tous mes amis. Tellement qu’on me reprochait souvent d’être trop « fan » lorsque j’interviewais des groupes que je connaissais et que j’aimais bien! Pourtant, aujourd’hui, la plupart des groupes que j’ai vu débuter sont en rupture ou en arrêt. Je pense à CPC Gangbang, les Vautours ou The Demon’s Claws. Le milieu est petit et incestueux, ici comme ailleurs. Les mêmes musiciens se retrouvent sur plusieurs projets à la fois et les nouveaux visages sont rares.
Il y a aussi un manque d’organisation et de solidarité. Les chicanes entre groupes persistent parfois sans raison et, avec la spécialisation des genres musicaux, on dirait que, depuis les Gruesomes, chacun reste campé dans son style et personne n’invite des groupes musicalement différents à les accompagner en tournée. On ne verra pas de groupe électro-rock sur scène avec un artiste punk garage et ainsi de suite.
M.-A. L. : Pas d’espoir pour la scène locale, donc?
M. B. : Oh, mais oui! Je vais toujours continuer d’y croire! Montréal a vraiment une sphère musicale particulière et, avec des groupes comme P/DO P/DRO et Jesuslesfilles, je pense que la relève est assurée.
Take a look
M.-A. L. : Juste comme ça, parmi toutes les entrevues des Éboueurs du rock, quelle est la pire et la meilleure?
M. B. : Hmmm, la meilleure, c’est drôle, mais je pense que c’est celle avec The Sainte-Catherines. Je dis « c’est drôle » parce que c’est loin d’être un de mes groupes préférés, alors j’étais moins excité à l’idée de les avoir en entrevue. Mais j’ai été surpris! Ils étaient tordants! On a fini par rire de Babu et déconner. C’était vraiment un bon moment, mais il y en a eu d’autres, comme ma rencontre avec Bérurier Noir ou les gars de Guitar Wolf!
La pire, c’est définitivement quand on a reçu Beat Happening.
M.-A. L. : Beat Happening? Tu veux dire Calvin Johnson, le fondateur de K Records?
M. B. : En plein ça! Il était en concert au Friendship Cove et j’étais allé lui poser des questions pour une webtélé française avec laquelle je collabore. Bon, moi, un de mes héros, en entrevue, c’est Nardwuar et il aime poser des questions en remontant dans le passé de ses invités. Alors j’ai voulu faire de même avec Johnson et il n’a pas aimé. Il m’a dit qu’il avait un nouvel album, qu’il était en tournée et que c’était de ça qu’il voulait parler. Quelques jours après, on le reçoit aux Éboueurs. Dès qu’on entre en ondes, il me balance: « Des questions comme l’autre soir au Friendship Cove, je n’en veux pas ce soir, c’est clair? » Le malaise était total.
Tourne la page
M.-A. L. : Maintenant que c’est terminé, la radio, est-ce que c’est aussi la fin des Éboueurs du rock?
M. B. : Pas vraiment, non. Je suis en train de plancher sur une version télé, possiblement sur Internet, de l’émission. J’ai toujours adoré l’animation et j’aimerais présenter un genre de « puppet show », un genre de Sesame Street pour adultes, où je présenterais la scène locale, mais aussi d’autres milieux underground et émergents du monde. Il y a déjà Mathieu Trudel, qui a travaillé sur la série Ren & Stimpy, un gros fan de notre émission, qui est arrivé avec un concept. David Leclerc, qui a réalisé les vidéoclips de King Khan & BBQ et le réalisateur de « Détruire« , des Marmottes Aplaties, sont aussi intéressés à se joindre au projet.
M.-A. L. : Je sais que tu as dis que tu ne voulais pas gagner ta vie comme DJ à 40 ans. Il te reste donc environ six années pour réorienter ton chemin. Où aimerais-tu te retrouver, éventuellement?
M. B. : Haha! Oui, c’est vrai. Pour le moment, ça fait l’affaire, être DJ. Je pense, idéalement, que je voudrais me retrouver dans les médias, pour parler de ce qui me passionne: la musique. J’ai quitté CISM, mais ça ne veut pas dire que, la radio, c’est terminé pour moi. On va tourner le pilote pour la version vidéo des Éboueurs du rock et on verra où ça nous mène. Sinon, il y a le projet karaoké punk dont je fais partie, avec d’autres gars de la scène locale rock. On a commencé ça à l’Esco, mais on a reçu beaucoup d’offres pour aller en région. On pense peut-être partir en tournée! Alors disons que je ne m’en fais pas trop pour la suite des choses.
Par Marc-André Labonté