
Tim Presley et Ty Segall
Les dernières semaines ont enfin laissé entrevoir quelques bribes de beau temps, signe que la saison estivale est à nos portes. En lien avec ce changement de température, ce billet de Tympans chauffés présente deux albums qui, bien que similaires dans la forme musicale, sont diamétralement opposés. Le premier, Maraqopa, 11e album studio du Seattlïte Damien Jurado, marque la fin de la saison froide. L’autre, fruit de la collaboration entre Ty Segall et Tim Presley (qui utilise ici le nom de son groupe, White Fence), Hair, annonce l’arrivée de la chaleur et du beau temps. Analyse d’un bel enchaînement d’albums printaniers.
Fin d’hivernation : Maraqopa
Damien Jurado a de la route dans le ventre. L’auteur-compositeur commence à connaître sa recette, ses limites, sa zone de confort. En pleine possession de ses moyens, donc, Jurado continue sa lancée chez Secretly Canadian, avec un sixième album de ballades folk-rock cérébrales.

Le premier contact avec l’artiste, après quelques accords de guitare acoustique sur « Nothing is the news« , est sa voix : nasillarde lorsqu’elle monte aux gradins, gutturale, voire caverneuse, au plus bas de sa tessiture. Jurado n’a rien à envier à Neil Young ou à Chad Vangaalen. Et quelle ouverture que cette chanson!
J’affectionne particulièrement la première piste d’un album. C’est la façade, la porte d’entrée d’un voyage sonore, d’une escapade musicale. Souvent, chez les mélomanes qui aiment encore écouter un disque du début à la fin, si l’ouverture déçoit, les chances de compléter ne serait-ce qu’une écoute piquent du nez. M’enfin! sur Maraqopa, on a droit à une mise en oreille de luxe. « Nothing is the news » commence tranquillement, Jurado récite son premier couplet et… BAM! Un jam de riffs déferle sur nous. Pour trois minces paragraphes de texte, on a droit à cinq minutes de brume noisy, d’orgue, de guitares électriques qui se perdent dans l’écho ou qui se répondent avec paresse. MA-GNI-FI-QUE.
Si vous avez encore des doutes après cela, Maraqopa dévoile, un à un, les neuf autres trésors de son coffre. Par contre, après « Nothing is the news », le rock est terminé. Place au folk de tête, au rêve-éveillé d’un philosophe éméché. Parmi les meilleurs moments, on compte la prophétique « Life away from the garden » et sa chorale d’enfants qui rappelle (un peu) « Pa pa power » de Dead Man Bones, la ténébreuse « This time next year », qui évoque l’univers de Morricone, le temps d’une nuit étoilée en plein Death Valley, ou la déchirante « Working titles », poussée par un texte épatant, qui débute en force : « You could mess up my life in a poem/Have me divorced by the time of the chorus/There’s no need to change any sentence/When you always decide where I go next. »
Maraqopa est un album légèrement léthargique, parfait pour sortir tranquillement de cette torpeur froide qui continue d’engourdir les sens à la fin de l’hiver. Une fois cet état surmonté, on peut tout naturellement passer à la prochaine étape…
Fin d’hibernation : Hair
Retour à la normale avec un « super duo » réunissant Ty Segall, fier émule de feu Jay Reatard, et White Fence, membre de Woods, Darker My Love et fondateur de la maison de disques Woodsist. Ici, le folk-rock plonge dans le garage, l’irrévérence et l’imperfection raffinée.

Entre un rock lo-fi simplet et un folk grésillant, bourré de friture, Hair déroule ses 28 minutes de « turbo distorsion », de chansons avortées, de faux départs et de tours de force. Ici aussi, la première piste a des reflets de chef d’œuvre. « Time » débute avec un échec de méditation zen version rock (vous savez, le fameux « ahoummmmmmmmmmmm »). On s’enfarge deux fois dans ce décompte impossible, un peu comme quand François Pérusse met en scène des musiciens d’un café-chrétien jazz, incapables de lancer leur chanson en comptant « 1-2-3-4″, puis, hors de nulle part, on tombe dans une ballade folk brûlante à la « Old man » qui se termine en une cascade d’accords de power rock.
Dès lors, on ne sait plus quoi penser de Segall et Presley. Est-ce qu’on a affaire à deux ados attardés qui s’amusent avec des guitares comme des bambins avec de la gouache ou est-ce là une ruse visant à dissimuler le véritable génie qui se cache derrière cet album?
Le reste des huit chansons de Hair vient vite répondre à cette interrogation. Les deux lascars connaissent leur affaire et pas à peu près. Ce disque est digne des plus épiques road movies, à la fois nonchalant, grandiose et mordant. À ceux qui disent que rien ne pouvait surpasser les « Hey Joe » de Hendrix, « Wild horses » des Stones et autres « Travelling riverside blues » de Led Zeppelin, CCR et cie, détrompez-vous. Vous avez là deux artistes bien de leur temps qui démontrent, avec Hair, qu’on peut surpasser les classiques.
Pensez à ça, lorsque vous baptiserez vos balcons et barbecues en écoutant « Crybaby » ou « Easy rider », définitivement extirpés de votre sommeil hivernal.
Par Marc-André Labonté